Faïza Alami, l'émancipation républicaine

“Le savoir est une arme” : cet adage, Faïza Alami ne le connaît que trop bien. Cette femme de 60 ans, aujourd’hui principale de collège à Lyon, a dû se battre pour obtenir le droit d’étudier.

Son parcours atypique témoigne d’une lutte acharnée pour l’émancipation des femmes - mais aussi des hommes - à travers la connaissance.

 

Née au Maroc dans les années 50, Faïza Alami grandit dans une famille de huit enfants, dont cinq filles. Son père, militant de l’indépendance marocaine, travaille au ministère de l’agriculture. Sa mère, aimant autant le modernisme que la tradition, l’encourage en silence à poursuivre ses études. Elle grandit dans un milieu social qu’elle qualifie de  "favorisé, cultivé" : “c’était très ouvert, nous fréquentions les milieux juifs, chrétiens... Tous se mélangeaient, se recevaient.”

 

Elle commence sa scolarité dans une école de religieuses où elle apprend le français, pendant que ses frères vont à l’école marocaine : en tant que militant son père souhaitait que ses fils soient "les dignes descendants de ce Maroc libéré, en construction". Faïza poursuivra ses études au lycée mixte français de Fès.

 

“Sauvage et timide”, Faïza Alami passe son enfance à se nourrir de littérature française et de philosophie allemande. La jeune fille adore les études et s’imagine déjà devenir médecin ou ingénieur.

Mais à 15 ans, le poids de la tradition la rattrape : sa famille lui annonce son mariage avec un homme plus âgé, qu’elle ne connaît pas. "J’ai été contrainte de vivre avec cet homme, destinée à lui appartenir. Je l’ai très mal vécu, surtout que je réussissais très bien mes études et que  je voulais les poursuivre.”

 

C’était quelque chose de formidable pour moi : je pouvais m’en sortir grâce à l’école républicaine française, une fenêtre ouverte sur la découverte

 

Le tempérament de fer de Faïza Alami va prendre le dessus : elle quitte le domicile conjugal au bout d’un an et revient dans sa famille. “Je ne pouvais pas rester, c’était pire que la prison. J’ai demandé le divorce mais la tradition ne le permettait pas" explique-t-elle.

 

Le retour chez ses parents n’est pas de tout repos. Son père n’accepte pas sa décision et son comportement fait scandale. Elle entame une procédure de divorce malgré tout, travaille au cadastre pour financer des études et s’acharne à revendiquer l’égalité des droits.

 

Une dissertation de Faïza en 1976Faïza décide alors de poursuivre sa scolarité. En 1976, elle s’inscrit en première au Cned, avec l’espoir d’obtenir son bac. "C’était quelque chose de formidable pour moi : je pouvais m’en sortir grâce à l’école républicaine française, une fenêtre ouverte sur la découverte, l’épanouissement, les savoirs et la connaissance. Je pouvais dialoguer par courrier avec mes professeur-e-s." Pendant deux ans, elle va étudier dans des conditions difficiles : elle doit affronter son père qui lui déchire ses copies et cache ses cours, elle travaille au milieu de ses sœurs. Cependant, elle peut compter sur  un ami français en service civil au Maroc, qui travaillait à la bibliothèque de Fès... Rien ne vient à bout de sa volonté. En 1978, elle obtient son bac A4 (études littéraires) avec mention Assez Bien.

 

De l'enseignement à la direction d'un collège

 

Ce sésame en poche, elle décide de quitter son pays pour la France. Mais, là encore quelques embûches se dressent sur son chemin : "J’ai réussi à me faire faire un passeport sans avoir l’autorisation de mon père ou d’un homme, ce qui était très dur à l’époque." Une fois à Paris, une nouvelle vie s’amorce pour Faïza. Elle trouve une chambre de bonne qu’elle paye en faisant du baby-sitting, elle s’inscrit à la Sorbonne et commence des études de Lettres Modernes. Toujours assoiffée de connaissances, elle s’oriente vers la linguistique, commence une thèse sur les manuscrits de Flaubert L’Education Sentimentale et passe des concours. Elle a toujours travaillé et étudié sans jamais demander d’aide financière à sa famille.

 

Elle devient maitresse auxiliaire en Seine-Saint-Denis dans les années 80, prépare le Capes au Cned dans les années 90 pour devenir professeure, puis le concours de personnel de direction dans les années 2000. "Je n’ai jamais lâché l’enseignement car c’est un bonheur pour moi, souligne Faïza Alami. Les élèves m’apprennent beaucoup, et j’aime à leur apprendre à mon tour, à lire, à penser, à réfléchir, à découvrir, à se discipliner, à être responsable…"

 

Sa vie d’enseignante s’est doublée d’un parcours de militante pour l’égalité entre femmes et hommes : "À travers des ateliers et des débats, j’essaie de réconcilier garçons et filles. C’est un travail de longue haleine, il y a beaucoup de prévention et d’explications à faire, sur la violence du langage, le rapport  entre les femmes et les hommes… Je dis souvent qu’il ne faut pas se contenter de libérer les femmes, il faut aussi libérer les hommes."

 

La connaissance c’est l’accomplissement de quelque chose de fondamental pour toute femme qui doit lutter contre la tradition qui asservit 

 

Aujourd’hui, elle jette un regard un peu détaché sur son parcours : “Je ne suis pas forcément fière, je suis juste heureuse de m’être battue. Cela a permis d’ouvrir la voie à mes sœurs qui ont pu faire des études par la suite. La connaissance c’est l’accomplissement de quelque chose de fondamental pour toute femme qui doit lutter contre la tradition qui asservit. La liberté de penser, de choisir, d’agir n’a pas de prix. En tant qu’aînée, j’ai payé les pots cassés !". Elle garde de son histoire une aversion farouche pour toutes les religions : "La laïcité n’est pas négociable" lâche-t-elle. 

 

Mon combat est toujours actuel : la domination masculine demeure y compris en France

 

Elle poursuit également son combat féministe : "Mon combat est toujours actuel : la domination masculine demeure y compris en France quand je vois l’inégalité des salaires, la répartition des tâches ménagères, la très faible représentation des femmes au parlement, comme dans les lieux de pouvoir économique. On est loin de la parité. Le comportement machiste des députés à l’assemblée démontre que les mentalités ont du mal à évoluer. On l’a vu encore lors des débats de janvier 2013."

 

Si elle fut longtemps militante, elle avoue avoir moins de temps : "C’est une lutte quotidienne, n’étant plus engagée dans des associations, étant moins disponible, j’essaie de faire vivre l’égalité au quotidien, avec mon mari et mes deux garçons, mais aussi dans le cadre de mon activité professionnelle et de mon statut de citoyenne."

 

Mais après tout son chemin est encore la plus belle preuve de son engagement.

 

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